Nous profitons de la mise en lumière certaine du grand auteur argentin José Muñoz lors de cette année 2008 pour extraire de nos
archives un long entretien avec l'auteur paru dans la revue Jade en 1997.
La Sublime Impuissance du Métèque aux Pupilles Transparentes
On ne sort pas indemne d’une rencontre avec José Muñoz. Qui plus est lorsque Edmond Baudoin est de la partie. Auteur, avec son indissociable compagnon de
route Carlos Sampayo, entre autres de Sophie comics, Sueurs de métèque où encore la série des Alack Sinner, exilé argentin vivant à Milan, Muñoz est tout le contraire d’un
postillon. Volcan graphique, il distille de ses mille et une langues des paroles que l’on souhaiterait emballer dans du papier de verre tant elles s’entrechoquent, fusionnent, blasphèment et
racontent la vie.Muñoz est ce cuisinier de situations, cet orpailleur multiculturel avec qui l’on s’aniserait volontiers dans un tripot planétaire. Mêlant dans un volapük d’espérance cuttée,
l’espagnol, l’italien, le français, Muñoz mélange la pensée universelle de ses personnages jubilatoires. Et pose sans cesse des questions. Sans cesser de tenter des
réponses.
Carlos Sampayo & José Muñoz,
Frontignan, juin 2001
Les personnages qu’il nous intéresse de raconter, à Sampayo et à moi, sont liés à notre histoire, à notre vision de l’Argentine très riche des années 60, cette démocratie pas très démocratique,
cette dictature pas très dure qu’on appelait péronisme. Nous avons vécu des choses extraordinaires, vu des choses toute aussi belles, mangé des plats du monde entier. Nous, Argentins, descendons
d’un navire, d’une époque à l’intense brassage culturel avec des morceaux d’Italiens, d’Espagnols, de Polonais. Dans cette terre de nos ancêtres, nous regardions dans cinq-dix directions
différentes grâce à ce regard multiple que nous avions. Cela nous a confortés dans notre impression qu’il est possible d’ajouter quelque chose à soi sans éclater, quelque chose de la vision de
l’autre. Après cette période, l’Argentine est entrée dans une autre histoire. Je ne suis pas un professionnel de la clarté du monde. Je m’arrange bien.
Jade : En 1986, vous publiez Sudor sudaca (Sueurs de métèque). Quel est le regard que vous portez aujourd’hui sur l’idée de métèque car on sent, notamment dans la série
Joe’s Bar, un regard très dur. Des gens se côtoient, peuvent peut-être mélanger leurs sueurs mais leurs paroles ne passent pas. Elles sont envoyées, criées mais pas données, communiquées. D’où
cette impossibilité à la mixité. Sauf peut-être par la sueur…
José Muñoz : La difficulté des relations… On est des supporters du mélange. Mais le mélange n’est pas obligatoire ni toujours possible. Reconnaître l’autre
est quelque chose de facile à dire mais de difficile à faire. Lorsque je retourne en Argentine, je vois que la plupart de ceux qui ont été jetés hors de l’histoire sont des descendants des
indigènes, du mélange des espagnols et des indigènes, ou même des descendants des blancs pauvres qui sont restés en dehors du Buenos Aires riche. Les mots que vous employez et ceux que j’entends
ont des contenus, des sens différents. Il peut y avoir un manque de compréhension… Alors vient la sueur, les larmes, le désir pour enfin paraître plus intelligent, en tant qu’espèce animale, que
ce que l’on semble être. Le peu que je connaisse de la situation en France me fait dire qu’ici il y a beaucoup de tensions liées à pauvreté, à la race et à la religion. C’est un problème complexe
mais il semblerait que certains fassent beaucoup d’efforts de volonté. Et c’est bien aussi, la volonté. Pour éviter d’exagérer la méfiance et la tension, sinon c’est l’éclatement.
Alack Sinner a l’air très désabusé. Comme s’il n’avait plus de volonté. Comme s’il n’y avait plus rien à tenter, qu’il était trop tard et qu’il acceptait sa
solitude.
Alack Sinner, notre personnage, à Sampayo et à moi, est une partie de nos émotions, de notre regard autour de nos existences et de la réalité mêlant l’Italie des années 70, l’Espagne des années
80, notre voyage aux États-Unis et, aussi, notre fréquentation assidue de la France ces vingt dernières années. J’ai eu mon premier contact direct avec la langue française lorsque je vivais en
Suisse francophone puis je me suis familiarisé avec ces mots, ce regard, que je connaissais déjà par le biais des productions culturelles vues dans l’Argentine de ma jeunesse. Toujours cette même
histoire de mélange. Pour moi, ce fut d’ailleurs étrange, lors de ma première visite en Europe, de voir que tous ces pays n’étaient pas mélangés. Chacun dans sa maison. La culture italienne et la
culture française n’ont pas de relations très proches par exemple. Vu d’Argentine, on pensait qu’avec l’expérience du marché commun, les gens s’étaient mêlés, un peu comme nous le faisions
lorsque nous étions mômes dans les rues de Buenos Aires. J’ai été déçu de voir que les pays européens vivaient ensemble uniquement en se tournant le dos. L’histoire des luttes de pouvoirs entre
groupes, entre ethnies dominantes, a entraîné la peur en Europe. Notamment entre les Français et les Allemands, il existe des héritages que l’on ne peut assumer avec les mots. Il y a des groupes,
des minorités, des personnages dans nos histoires qui ont intérêt au mélange. Ce n’est plus un problème de volonté. On ne peut emprunter un intérêt, on est intéressé ou pas. Notre discours est de
dire que c’est possible et c’est déjà pas mal. Sophie, Alack Sinner… Nos personnages sont une grosse partie de nous-mêmes, Muñoz et Sampayo, mais ce n’est pas nous. Aucun d’eux. On pourrait
déterminer la part de notre influence propre à chaque fois : tel personnage est plus sampayen, tel autre est plus muñozien. Lorsque Sampayo et moi faisons notre cuisine, nos plats, nous
savons ce que nous y mettons et quand nous avons bien travaillé, qu’il y a quelque chose de solide… La réussite du plat n’est pas loin.
On a l’impression que vos cases ne pourraient pas exister s’il n’y a pas plusieurs paroles en même temps. Et il y a systématiquement des retours à des cases qui sont un peu
plus panoramiques. C’est peut-être l’aspect le plus optimiste de vos bandes dessinées.
J’ai presque toujours travaillé avec la sensation que lorsqu’on fait un cadre et qu’on arrive à mettre la tête dedans, le monde est uni. Très souvent, chaque fois que je finis un cadre
multi-ordinaire, comme nous l’appelons, il y a quelque chose de continu. C’est le mystère de notre mystère. Et le plaisir de notre travail que cette sensation de donner un ordre aux cases.
Dessiner Alack en premier plan, en train de parler à un autre personnage, puis, derrière lui, dessiner une situation qui a peut-être à voir avec la scène de premier plan, puis un troisième plan
et des morceaux de vie dans le fond, des gens en train de passer, Sampayo et moi-même qui sommes en train de discuter. J’aime beaucoup ce regard, ce panoramique, ce que l’on peut voir d’où qu’on
soit dans le monde.
On peut certes passer la tête dans la case mais on a l’impression qu’une seule pensée ne peut exister sans qu’une autre existe aussi. Une langue n’existe pas sans qu’une
autre langue apparaisse par ailleurs. Et d’un seul coup, elles vont se rencontrer…
Oui, ce sont les étincelles des choses qui se touchent. Quand vous aimez une personne, il y a des étincelles réelles clans votre imagination. Il y a aussi un pan de regard oriental qui dit que
l’amour invente une atmosphère, une transformation de l’espace immédiat. Le corps, les idées, le regard… quand cela fonctionne bien, ça s’appelle le plaisir de vivre. Quand la vie vous fait le
cadeau d’échanger des étincelles avec les autres, des morceaux d’idées qui sont en train de se mélanger devant toi, qui viennent du derrière de toi… C’est extraordinaire. Du travail s’effectue
derrière, dedans et à travers tout humain et peut-être que, de là, une étincelle arrivera à voyager. Je suis ému, en ce moment, de voir les sensations qu’a provoquées notre travail auprès de
beaucoup de gens de ce pays, d’Argentine aussi, des gens de la presse, du milieu de la culture… Lorsque j’ai la sensation que notre travail a provoqué une petite étincelle, je deviens fou. Parce
qu’on a eu des failles, car vivre est un métier dangereux. On est écorchés, on a des blessures, on a commis des erreurs… Nous sommes des fabricants d’erreurs mais aussi des fabricants de vie, des
transmetteurs de joie de vivre dans ce monde de peu de pitié. Nous sommes des merveilles manquées.
Cette idée de plan, contre-plan faisait un peu penser au cinéma de Fellini…
J’aime beaucoup, sentimentalement et émotivement, son cinéma. Les premières périodes de Fellini, ses films plus écrits. Après, Fellini est devenu ce grand artiste-peintre social. Il existe deux
Fellini qu’on retrouve bien dans Amarcord, par exemple. Il m’a transmis quatre ou cinq Italie différentes qui m’ont marqué. J’ai vécu la dernière en voisin car je vivais à Milan. Nous ne nous
connaissions pas mais nous étions proches car je comprenais mieux ce pays. Quand je suis arrivé en Italie, je pensais que j’étais enfin dans le film. Notre culture figurative, filmique, c’est
aussi l’extraordinaire cinéma noir et blanc français des années 30 et 40. C’est très difficile de voir ces films en Italie alors qu’en Argentine, on trouve un morceau de la France, de l’Italie.
Aujourd’hui moins car le libéralisme étasunien a envahi l’espace. Aujourd’hui, Buenos Aires, qui est notre obsession préférée à Sampayo et à moi-même, est plus étasunienne qu’européenne. Les
types de vêtements, de chevelures, de dessin… Miami, Dallas… il y a une relation de domination presque pathétique par moments tout autour de nous. Nous sommes dominés par le manque de culture des
États-Unis.
Hollywood et Alan Parker vont justement tourner en Argentine Evita un film sur Eva Peron avec, dans le rôle-titre, Madonna. Que pensez-vous des manifestations anti-Madonna
et des propos de Carlos Menem et de l’Église catholique disant qu’elle allait donner une mauvaise image de la femme argentine ?
C’est encore cette même histoire qui se répète sans cesse du capital qui peut toucher à l’Histoire sans la respecter. On a l’argent et on fait ce qu’on veut. Midnight Express était un film
intéressant, terrible, pas seulement terrible, mais je ne sais pas ce qu’Alan Parker va faire de la légende de Madonna. Cette petite fille du peuple qui, comme Eva Peron, a atteint des sommets en
passant des accords avec le pouvoir. Eva Peron a réussi à couronner son existence en se mariant avec le mâle le plus en vue de l’Argentine des années 40. Un mâle généreux. Les histoires de
Madonna et d’Evita sont voisines. Je crois que Madonna n’est pas sérieuse mais astucieuse. Un peu fourbe. Mais il est ridicule de dire qu’elle ternirait l’image de la femme argentine. Parce que
Madonna, comme Eva Peron, est allée au lit avec des hommes sans les aimer. Et nous aussi, les hommes, nous sommes souvent allés au lit avec des femmes sans les aimer. En les désirant. Alors, il
est difficile de condamner quelqu’un sur ce terrain-là. Madonna est plus fourbe qu’intéressante. Peu d’imaginaire là-dedans. Madonna n’est pas ma maman. Je suis plutôt accroché à l’image des
grandes actrices internationales d’avant. Silviana Mangano, Rita Hayworth, je suis de cette époque quant à l’image de la grande femme internationale. Cette fixation de songe collectif. Pascale
Petit, aussi. Nous parlons intimement, non ? Quand j’ai commencé à regarder les films noir et blanc de la France des années 60, de la Nouvelle vague, Paris, la lumière et l’obscurité, ce
type de perversion urbanisée, ce type de maladie, de mort, ce type d’agressivité avec les autres mais très raffinée. Jean-Louis Trintignant, Laurent Terzieff, Gérard Blain incarnent bien ces
sentiments. Pascale Petit, Mylène Demongeot, Anna Karénine. On rêvait cette France cinématographique. On la mélangeait à la France des années 30. Alors, Madonna oui, Madonna non ? Menem
n’est pas sérieux non plus. Il est clownesque. C’est l’adjectif qui qualifie le mieux les clowns, non ?
Que s’est-il passé depuis Billie Hollyday, votre dernier album paru en français en 1991 ?
Depuis Billie Hollyday, que nous avons fait dans les années 89-90, Sampayo a été gravement malade et on n’a pas travaillé ensemble jusqu’à maintenant. Je ne vous raconte pas la maladie, qui a été
terrible. J’ai utilisé ces dernières années pour faire un autre type d’image avec d’autres couleurs et d’autres mesures. J’ai fait des expositions qui se sont déroulées début 1996 à Milan,
présentant des personnages sans histoires, la périphérie extrême de Buenos Aires, les victimes du libérisme sauvage, sur un scénario très ingénieux, comme on dit… En fait, un truc auquel on ne
comprend rien. Un travail dans le sens d’une hypothétique bande dessinée où j’aurais choisi la case 3 de la planche 15, puis j’ai fait le dessin 2 de la planche 7. Ce travail est une histoire
mentale, tout droit sortie de mon cœur si vous voulez, parce que je suis narratif -je n’en ai pas honte- et j’avais isolé des cases, je les avais agrandies et colorisées. C’est de cette façon que
j’ai travaillé la bande dessinée ces dernières années parce que je suis impressionné par ce qui se passe dans mon pays. Je vois l’Argentine en face chaque année, c’est ma fille, ma famille
d’origine et je regarde la destruction d’un pays, de ce pacte collectif qu’est la société, par un libérisme sauvage. Le sujet de mon histoire, c’est la merde. Et le scénario est horrible. J’ai
également travaillé sur l’image de cette Italie des années 90, cette découverte de la corruption totale du monde politique, le fait que tout le monde avait de l’argent tâché, pourri dans les
mains. J’ai mêlé Milan et Buenos Aires parce qu’en Italie, la tentation est également très forte de faire vaincre le libérisme. Voilà, ce sont mes trois dernières années de dessinateur et
d’artiste-peintre.
Artiste anti-libéraliste ?
Anti-libériste. Nous faisons une différence entre le libérisme et le libéralisme. Le libéralisme n’est pas toujours de la merde. La dictature du marché aujourd’hui est si forte. En Italie, je
pourrais être considéré comme un conservateur car je veux conserver un État moderne : je ne suis pas suffisamment révolutionnaire pour vouloir retourner au Moyen Âge. Les planches que j’ai
faites ces trois dernières années -dont une partie a récemment été publiée dans A Suivre- tournent autour d’un bar, mon bar à Milan, le dernier bar humain que la spéculation immobilière nous a
pris. C’était le dernier endroit où l’on pouvait parler, jouer avec des amis, des connaissances de bar de différentes origines sociales qui viennent se mélanger là. La pétanque, le baby-foot… il
manquait même le flipper, c’était génial. Ces cinq derniers étés, nous étions là avec des amis et ce fut extraordinaire. On y travaillait avec Sampayo et on retrouvait ce type de choses que l’on
faisait auparavant dès que l’on trouvait un bar où l’on pouvait être soi-même. Une sorte de vivier. Aujourd’hui, il est plus difficile pour quelqu’un de mon âge de trouver un bar où il se sente
vraiment bien. Par exemple à Milan, la plupart des bars sont devenus des machines institutionnelles à te prendre de l’argent. Après, ils te jettent dehors. À Buenos Aires, les bars de la vieille
cité sont devenus des endroits très luxueux avec du faux or et du faux argent, beaucoup de choses que l’on dit modernes. Ils sont surtout agressifs et morts… En fait, je crois peut-être que je
suis fâché parce que le temps passe (rires).
Dans Sudor Sudaca, l’importance du lieu existe tout le temps…
Ma famille tenait un bar à 50 km du centre de Buenos Aires : le Bar La Marta. Pendant dix-douze ans, les Muñoz ont tenu ce bar à Pilar où j’habitais. Alors, pour moi, tout cela est
normal : arriver au bar, apporter à midi le repas chaud à mon père qui y travaillait, et regarder tous ces gros hommes, cet Argentin du début des années 50, dans cette petite ville où la
confrontation entre les gros mâles du Parti péroniste et les hommes du Parti radical (parti de la classe moyenne)… À la fin, le bar était un endroit de réunions et de discussions de ce type de
tribus, jusqu’à ce que mon père et son frère, qui étaient en lutte avec ces gens, aillent en prison après un problème avec des armes. C’était un peu le Far-west. Je me souviens, par exemple, que
la première fois que j’ai vu la télévision, c’était dans le bar de mon papa. Et je revois cet homme qui a jeté quelque chose sur la télévision parce qu’elle interrompait la conversation. On a dû
la fermer avant la catastrophe. Je ne sais plus combien coûtait une télé dans les années 50 mais c’était cher. Après, dans ma jeunesse, on se retrouvait avec des amis dans des bars du quartier
des cinémas à Buenos Aires. Le matin, nous voyions un film de la Nouvelle Vague, l’après-midi du néo-réalisme italien ou un Bergman, la nuit quelques films nord-américains et, à la fin de la
journée, nous retournions dans cette folie du mélange de toutes les contributions culturelles, les bars, les amis et les conversations du centre de Buenos Aires, avant de rentrer à notre maison,
à 10 km de la capitale. À l’époque, je travaillais comme ouvrier pour un fabricant de robinets. J’avais 13 ou 14 ans. Au même moment, j’étudiais avec Breccia a l’École Panaméricaine d’Art et,
également, avec un artiste argentin d’origine italienne, Cerantonio. J’étudiais la peinture et le dessin et Cerantonio ne voulait pas que je fasse de la bande dessinée. J’étais donc un militant
clandestin. Le mercredi avec Cerantonio, j’étais un artiste et, le lendemain avec Breccia, j’étais un maudit artisan de l’art appliqué (rires). Cerantonio était un personnage fabuleux mais il ne
pouvait stopper mon désir de faire de la bande dessinée. Et, après trois ou quatre ans, lorsque je lui ai avoué que j’étais également un militant clandestin de la bande dessinée, il m’a regardé
avec des yeux tristes…
Edmond Baudoin : Je peux poser une question. Mais peut-être que cela va dévoyer la conversation. C’est un débat. Je t’écoute et je vibre à l’intérieur. Ton âge et le
mien sont un peu les mêmes. Et notre histoire et la culture. Non pas la culture de tous les livres, la culture de tous les films, la culture de toutes les femmes, mais aussi cette culture du
temps, des jours et des jours qui s’additionnent. Depuis le temps que je fais cette chose-là, me promener, regarder, entendre des vies -je ne me drogue pas, je ne bois pas, je suis relativement
sérieux-, je suis malade de sensibilité avec le monde… Il y a comme une écorchure continuelle due à mon impuissance à pouvoir dire ce que je sens. Parce que le geste, c’est ça (il taillade d’une
main une arabesque dans l’air comme un trait de pinceau violent). Il y a la maîtrise de ce que tu peux essayer de mettre sur la page et il y a aussi le fait que, des fois, le trait est comme ça
(seconde arabesque), il éclate parce que la page n’est pas assez grande, parce que, même si c’est un mur, ce n’est pas assez grand non plus. Parce que ce que tu dis et qui ne peut pas sortir,
parce qu’on connaît l’impossibilité de le mettre sur la feuille, alors ça juste d’un coup de pinceau, on le détache…
Le geste picturique (Muñoz taillade l’air de sa main : tchac, tchac). On a besoin de gestes picturiques…
EB : Oui parce que ce n’est plus possible…
Vous prenez une ligne et vous écorchez la ligne et des fois elle devient très petite…
EB : C’est quelque chose que je sens bien chez toi. On pourrait dire cette sublime impuissance…
D’accord. Et la rage de cette impuissance : tchac thchac tccha tchaccc…
EB : On est malade de cette écorchure, de ne pas pouvoir éclater son corps…
Lorsque, pour la première fois de ma vie, j’ai travaillé sur du ciment frais (comme d’autres dessinateurs, Muñoz a réalisé une dalle lors du Festival d’Angoulême - Ndlr), j’ai fait un gros plan du visage d’Alack Sinner. Les deux yeux, le nez et la bouche. Quand j’ai commencé à rentrer dans le ciment froid, chaque ligne était une blessure. Je
comprenais une autre façon de dessiner les blessures. Chaque ligne était une blessure dans laquelle je commençais à jeter des morceaux de couleur. Quand j’ai compris la possibilité de dessiner
avec ma main la profondeur de la blessure et de la coloriser, j’ai pris un grand plaisir. Avec ce nouveau matériel, tu peux aller au-delà de la blessure, vers la sculpture de la blessure. Dans
l’Italie d’antan, les artistes et les artisans parlaient de la peinture, de la sculpture et du dessin comme les trois arts du dessin. La sculpture était pensée comme un art du dessin. C’est
intéressant de penser comment et à quel moment dessiner, peindre et construire l’espace, ce mélange né ensemble, sont devenus des arts différents, diverses fenêtres sur le
monde.
.
Et travailler le ciment, tailler dedans, fait remonter l’eau à la surface…
C’est ça, à la fin de la ligne, il y a ces petites blessures d’eau qui sont des blessures dans la blessure. Heureusement que l’on travaille quelquefois avec les mains le matériel originel du
mystère de notre vie, chair, plastique ou ciment, les marques du monde. Il est nécessaire de faire éclater l’espace et de changer, réfléchir sur la matière de son travail pour pouvoir se
rafraîchir. Ces dernières années, je suis passé à d’autres couleurs parce que je trouvais quelques répétitions dans la résolution de la problématique du noir et blanc. Il me manquait fraîcheur et
conscience de l’obstacle. J’avais oublié un peu la peur et je me devais de changer pour pouvoir me renouveler. Aujourd’hui, après cinq ans, mon retour au noir et blanc se fait avec une longue
bande dessinée de 80 pages avec Jérôme Charyn, un écrivain new-yorkais. On travaille un personnage né a New York que nous avons bâti, Sampayo et moi, avec nos songes, nos cauchemars et nos rêves
de Sud-américains. Dans ce délire, Charyn est aussi un personnage qui est venu du fond du cadre, ce gamin pauvre venu de quartiers très différents des quartiers pauvres de Buenos Aires. On a
trouvé une certaine harmonie avec lui.
Beaucoup de vos personnages sont des exilés ou des oubliés. Même ceux qui sont chez eux donnent cette impression d’être à l’extérieur. D’être étrangers à eux-mêmes.
Lorsqu’on discute avec d’autres latino-américains, l’image qu’ils ont de l’Argentin est celle d’un Européen du continent sud-américain. Même sur leur propre continent, trempés dans leur culture,
les Argentins semblent être considérés comme des étrangers.
Je n’ai pas beaucoup voyagé en Amérique Latine. Je suis allé une fois au Brésil. C’est vrai qu’il y a un regard particulier sur les Argentins : on dit que les Péruviens descendent des Incas,
les Mexicains des Aztèques et les Argentins du navire (rires). Et c’est vrai. Pour dire ça simplement, pour être compris : ils les ont tous tués. Les Espagnols ont tué, réduit en esclavage,
pris les territoires des Indiens. Tous les civilisés de la première Argentine ont été jetés contre la Cordillère des Andes et la Patagonie. C’était 50 ou 100 pesos -mais le prix n’a aucune
importance- si l’on ramenait des oreilles d’indigènes. Certains en on fait un commerce, des gens se laissaient couper les oreilles pour quelques pesos… mais les indigènes étaient encore vivants.
Du coup, à la fin du siècle dernier, lorsque les troupes militaires de Buenos Aires chargèrent jusqu’aux fins fonds du pays, on payait 50 pesos pour chaque paire de testicules ramenée. Il y a des
Argentins de merde, il y a des Argentins qui exhibent dans les autres pays latinos leur arrogance et leur ignorance. C’est un délit culturel de montrer votre joie de ne pas reconnaître l’autre.
Mais ce n’est pas seulement argentin. Nous menons une lutte pour se sentir en accord avec nous-mêmes et, parallèlement, reconnaître les autres. On n’est pas étranger aux vertus et aux défauts de
l’être humain. Au Brésil, nous sommes les tristes. L’Argentin est triste mais il pense. Ces lieux communs sont de la merde totale.
Est-ce qu’aujourd’hui en Italie, vous vous sentez toujours un métèque ?
Oui. Je suis parti de mon pays voici 25 ans. En 1972, peu avant la tempête militaire. Et Sampayo et moi, qui nous sommes connus en Espagne, n’avons pas pu y retourner pendant 12 ans. On était pas
psychiquement préparé à l’exil mais à un séjour long. On devait rentrer à la maison, mettre en ordre nos impressions de voyage…
Un peu un exil à l’envers…
Nous sommes devenus exilés à l’étranger. Nous avons commencé comme voyageurs puis nous nous sommes retrouvés exilés. C’était une expérience. Une douleur, aussi. D’où cette sensibilité extrême
avec laquelle on travaille dans notre vie quotidienne. Le fait de ne pas être chez nous ne nous donne pas le repos nécessaire et on est obligés d’en faire encore plus pour faire tourner la
machine. Aujourd’hui, ma situation est réglée en Argentine comme en Italie ou en France, mais j’ai été un clandestin en Europe jusqu’en 1987. Muñoz était un sans papier. Un de ces jetés dehors
que sont les Argentins, les Sud-américains, les Africains, toutes ces victimes de l’interprétation du marché. Je ne peux pas aller souvent en Argentine à l’heure actuelle car les prix y sont plus
chers qu’en Italie. Un petit café dans un bar du coin coûte deux dollars. Deux dollars !!! Ma sœur a 55 ans et travaille quatre jours par semaine, 8 à 9 heures par jour, pour 450 dollars par
mois. Un café, deux dollars. Et dans les bars du quartier du centre-ville, le quartier des riches, de l’entourage méneniste, c’est trois dollars. Je suis présent pour ma famille, ma maman et ma
sœur qui habitent dans un quartier périphérique, par l’affection et par ce que je leur envoie car, en Argentine, la situation est sauvage. Vous vous promenez dans le quartier et vous croisez
nombre de victimes du libérisme. Il y a des luttes terribles, pathétiques, dramatiques et ridicules comme celle qui oppose les taxis professionnels et les occasionnels moins chers. Ils se
disputent le passager, mais celui-ci est aussi un être humain mis en dehors du système. 4 ou 5 millions d’Argentins sont dans le marché et 20 millions sont en dehors. Chaque cinquante mètres, il
y a une fenêtre d’une maison qui est en fait un kiosque où les personnes vous regardent lorsque vous marchez sur le trottoir. Ils vendent des cravates, des allumettes, du chocolat, des choses
diverses pour gagner un peu d’argent. Tout est autonome. Mais ce n’est pas autonome c’est autiste. C’est de l’autisme commercial.
EB : Et ça c’est Argentine, ça c’est Brésil, ça c’est Russie, ça c’est Tunisie, ça c’est fou et ça c’est liberté…
Liberté de mourir. Et de ne pas crier trop fort non plus parce qu’on est occupé. On ne veut pas être distrait. Tout cela est aussi matière à dessins et à histoires. Il y a toujours matière à
histoires. Pour en revenir à la collaboration Muñoz/Sampayo, on a aussi, tout au long de ces années 70-80, voyagé ensemble comme amis et compagnons de la bande dessinée. On a traversé des plages
de désespoir, de nuisances, de solitudes, des petits morceaux affectifs de relations amoureuses. Avec le vent de l’histoire et la sensation de ne pas rester englué. Aujourd’hui, le monde est une
seule et grande histoire dans laquelle se reflète la difficulté de prendre et de construire de petites histoires. Pour raconter quelle histoire à qui ? C’est une réflexion un peu simple,
mais il y a quelque chose de solide.
Réalisée à Angoulême en janvier 1997, par Thomas Azuelos, Joe Main & Edmond Baudoin
Copyright 6 Pieds sous terre édition, 1997
Photographie : copyright Laurent Delemotte / FIRN - Frontignan, 2001
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